NOTICE BIOGRAPHIQUE

Pierre François Marie DENIS - LAGARDE

(1768-1848)

 

 

Pierre François Marie DENIS-LAGARDE est né à Paimpol le 10 août 1768, aîné des treize enfants de Florentin Jacques DENIS, Avocat au Parlement, Receveur des Domaines du Roi, et de Marie-Françoise COROUGE "sieur et dame de Lagarde". Les Corouge étaient une famille d'armateurs paimpolais apparentés aux Cornic de Bréhat, illustrée, en particulier par Pierre François Corouge, dit Corouge aîné (1749-1824), gros armateur terre-neuvier et négociant de Paimpol. Deux des frères de Pierre François mourront "en service". Un autre se rendit célèbre dans la marine de la Révolution et de l’Empire (cf. note biographique sur René Joseph Marie Denis-Lagarde).

Il fit de brillantes études au collège de Lisieux, puis à Louis-le-Grand à Paris. Prix d’honneur de l’Université, il fut nommé professeur en 1790. Après la suppression de son collège en 1793, il devint chef de bureau au ministère de la Marine et, après le 9-Thermidor, à celui des Affaires Etrangères. Rédacteur en chef du Journal de Perlet, il combattit les anti-thermidoriens, se vit offrir le secrétariat de la Légation de Florence, qu’il refusa, puis fut proscrit le 18 fructidor an V (4 septembre 1797), après la suspension des libertés et l’interdiction de la presse modérée. Il est poursuivi en même temps que Jean Etienne Portalis, futur ministre des Cultes de l’Empire, fait qu’il rappellera au fils de celui-ci, garde des Sceaux de Charles X, dans une demande qu’il lui adressera pour obtenir une place au Conseil d’Etat. Il réussit à se soustraire aux mesures d’internement et de déportation, mais ne reprit son activité de journaliste qu’après le 18 brumaire (9 novembre 1799). Il fut alors rédacteur au Publiciste et, en même temps, il se consacre à la défense des armateurs et des commerçants au Conseil des Prises, s’adonnant ainsi à l’étude et à la pratique du droit maritime et commercial. Il y retrouve Portalis, qui, sur recommandation de Lebrun, a été nommé le 13 février 1800 Commissaire du Gouvernement auprès du Conseil des Prises. Portalis sera ensuite nommé au Conseil d'Etat en 1801 puis Ministre des Cultes en 1804. C’est, sans doute, durant cette période que Denis-Lagarde noua avec Napoléon Bonaparte les relations qui peuvent expliquer, d’une part son intervention dans le règlement du problème posé par la naissance du fils naturel d’Eugène de Beauharnais, en février 1803, d’autre part sa carrière ultérieure.

En effet, après la rupture de la paix d’Amiens (mai 1803), il fut chargé par le Premier Consul de l’organisation de la gendarmerie, dont il dirigea les bureaux pendant trois ans. En 1804-1805, il remplit également, au ministère de la Police Générale, les fonctions de directeur de la division de la liberté de la Presse (direction de la librairie et de la presse périodique), rattachée au bureau du secrétaire général Saulnier. En 1805, il est envoyé à Milan à la demande du Prince Eugène, vice-roi d’Italie, pour l'aider à monter son "bureau de police" et, au besoin, contrôler Guicciardi, directeur général de la police de la Lombardie. En dépit des réticences de l'Empereur, prévenu contre lui par Fouché, le succès remporté par sa mission devait lui faire attribuer, en 1806, la direction générale de la police dans les pays conquis. Quand la Vénétie est conquise par Napoléon, en février 1806, Lagarde est chargé, comme directeur général de la police d’état, de la police dans les provinces vénitiennes et l’Adriatique, jusqu’en 1807. Ce poste lui conférait la position de second fonctionnaire de la Vénétie, ce qui lui permettait de correspondre directement avec le ministre de l’Intérieur à Milan et avec le vice-roi. Il remplit ces fonctions à la satisfaction du vice-roi qui lui reconnaît du zèle et de l’intelligence dans une lettre à l’Empereur datée du 5 mai 1806. Après le rattachement, trois mois plus tard, de la Vénétie au royaume d’Italie, il est nommé Commissaire Général chargé de la police dans les provinces Illyriennes. Les rapports qu’il adresse alors directement à l’Empereur sont pleins d’enseignements sur la Venise du temps, en particulier ceux du 11 septembre 1806, où ressortent les rancunes accumulées par Lagarde contre Guicciardi durant sa mission en Lombardie, ainsi que la nostalgie affichée par les Vénitiens, citoyens d’une ville qui avait été la reine de l’Adriatique et qu’ils voulaient revoir redevenir capitale.

Durant l’été 1807, il provoque le mécontentement du Prince Eugène qui juge bon de s’en débarrasser et s’en explique dans une lettre à Napoléon, en date du 21 août 1807 : " Lagarde vivait publiquement à Venise avec une française que Votre Majesté connaît et n’estime pas. Je parle de madame Dervieu. Cette femme intrigante et violente faisait les honneurs de la maison du Commissaire Général de la Police… ". On retrouve ici Fanny Dervieu du Villars, mère naturelle de Louis Pierre Marie Auguste, fils adoptif de Pierre Denis-Lagarde, et dont les relations avec le Prince Eugène n’étaient plus au beau fixe, sans doute en raison de sa liaison affichée avec Denis-Lagarde et de ses relations amoureuses simultanées avec Julien Bessières (1777-1840), frère du maréchal et Consul général de France dans le Golfe Adriatique. Celui-ci, d'ailleurs, après la disgrâce de Denis-Lagarde, prendra sa défense dans une lettre à Champagny (ministre des Relations Extérieures de Napoléon depuis août 1807) soulignant la qualité du travail de police fait par Denis-Lagarde, par opposition à la politique pro-italienne menée par son remplaçant.

Prenant argument de la paix de Tilsitt, le prince Eugène avait en effet nommé Anselmi, un véronais, à la place de Denis-Lagarde qu’il renvoie en France, en août 1807, en rendant hommage, cependant, à son zèle, à son activité et à ses capacités, le recommandant, en octobre 1807, à l'Archichancelier Cambacérès. Les talents de Denis-Lagarde ne restèrent pas longtemps inemployés. Le 7 janvier 1808, une lettre de l’empereur ordonne à Fouché de l’envoyer au Portugal, auprès du général Junot, gouverneur de ce pays, pour exercer la charge d’intendant général de la Police.

Lettre de l'Empereur à Fouché

Paris, 7 janvier 1808

A M. Fouché, ministre de la police générale

Expédiez le sieur Lagarde en Portugal au général Junot. Il lui sera utile pour la police.

De mars à août 1808, Lagarde, installé à Lisbonne, seconde activement le duc d’Abrantès, comme le prouve la collection de ses rapports publiés par A.Ferrão [A 1° invasão francesa ( a invasão de Junot vista através dos documentos da intendencia geral de policia, 1807-1808) - 1923]. Rentré à Paris après la capitulation de Cintra (30 août 1808), il tente, grâce à ses relations – l’archichancelier Cambacérès mais surtout le général Savary, chef de la gendarmerie d’élite – d’obtenir le poste de préfet de police. Informé de ces tentatives, Fouché, qui, le 22 février 1809, avait de nouveau nommé Lagarde aux fonctions d’intendant général de la Police au Portugal, dans la perspective d’une seconde expédition victorieuse contre ce pays, lui ordonne de rejoindre immédiatement son poste, ce qu’il entreprend aussitôt, aucun délai ne lui étant laissé pour régler une situation familiale devenue complexe à la suite du décès de son père intervenu ce même mois de février 1809.

La campagne dirigée par le maréchal Soult ayant échoué, l’intendant de police doit se fixer à Madrid, en mai 1809. Son séjour dans la capitale espagnole dure plus d’un an. Il le consacre à l’observation attentive de la vie politique et sociale, dont ses dépêches, adressées à l’empereur, à Fouché, puis à Savary, donnent un aperçu d’un intérêt constant. A la fin de juillet 1810, il rejoint l’état-major du maréchal Masséna, chargé de la troisième expédition du Portugal. Il suit toute la campagne dont il fait un récit étonnant, par la somme des détails qu’il consigne dans son analyse des causes de l’échec. A la fin de la campagne, malade et découragé, il regagne Paris en juin 1811. On trouvera une collection de ses dépêches et lettres à son ministre, durant cette campagne, dans l'ouvrage que lui a consacré Nicole Gotteri, Conservateur en chef aux Archives Nationales, "La mission de Lagarde, policier de l'empereur, pendant la guerre d'Espagne (1809-1811)", aux Editions PUBLISUD.

En août 1811, Lagarde est nommé directeur général de la police à Florence. " Admis à l’honneur de prêter serment " et investi par un décret impérial, il s’installe en Toscane en octobre et y demeurera jusqu’en février 1814. En avril 1813, il refuse le poste de Rome, vacant après le rappel de Norvins, en raison de la bienveillance que lui manifeste alors la grande-duchesse Elisa, princesse Baciocchi, (1777-1820), sœur de l’empereur, et de la coûteuse représentation qu’aurait exigée le séjour romain. A cette époque, les retards accumulés dans ses appointements lui causent, en effet, de sérieuses difficultés financières.

Pierre François Marie Denis-Lagarde

 

Rentré en France en 1814 à l’évacuation de l’Italie, il obtient, lors de la première Restauration et grâce à l’appui du maréchal Oudinot et du général Dessolle qu’il avait connu en Espagne et que Louis XVIII avait nommés ministre d’Etat et commandant en chef de la Garde Nationale, le poste de directeur des bureaux à la direction générale de la Police. Il use de son influence pour épargner, autant qu’il le peut, des inquiétudes à certaines personnalités du régime impérial. Sa position lui permit sans doute d'être averti précocement du débarquement de Napoléon à Golfe Juan, après son évasion de l'ile d'Elbe, car on en trouve mention implicite dans les mémoires du Comte de Lavalette. Pendant les Cent-Jours, l’intervention de Fouché auprès de Carnot lui permet d’obtenir la préfecture de la Sarthe, vacante par le départ de Jules-Paul Pasquier. Lagarde s’applique à observer une prudente modération dans l’exercice de ses fonctions, en prévision de l’avenir. Malgré ces précautions, au retour de Louis XVIII, il est inscrit par Fouché sur une liste de proscription. Il menace alors Fouché de produire des pièces compromettantes pour lui, et son nom disparaît de la liste le soir même. Il reste cependant tenu à l’écart de la vie politique et sans emploi pendant deux ans.

Sous le ministère de son protecteur, le général Dessolle et du duc Elie Decazes (26 décembre 1818 – 20 février 1820), Denis-Lagarde devient secrétaire de la Présidence du Conseil. Il se retire en même temps que le général, et il est nommé, le 24 mars 1819, maître des requêtes au Conseil d’état en service extraordinaire. Il poursuit dès lors sa carrière au sein de cette institution. Installé dans la capitale, il change plusieurs fois d’adresse, résidant successivement rue Basse St-Pierre, rue du faubourg Poissonnière, rue de la Michodière, rue du Port-Mahon. Il doit, à deux reprises, intervenir auprès du comte Portalis, garde des Sceaux, pour faire respecter ses droits et sa position dans le Conseil d’Etat. Il a cependant la consolation de recevoir la Légion d’Honneur qu’il avait si souvent demandée, en vain, sous l’Empire. Il semble également qu’il ait repris, durant cette période, une activité de journaliste et écrit dans des journaux d’opposition.

. La révolution de Juillet, à laquelle il n’est pas défavorable, lui offre une intéressante promotion. Le 20 août 1830, il est nommé Conseiller d’Etat en service extraordinaire, puis en service ordinaire le 1er septembre suivant, et siège au comité de l’Intérieur et du Commerce avec un traitement de 15000 francs, payé sur des fonds secrets du ministère de l'Intérieur, ce qui le mécontente fort. Il proteste auprès du président du Conseil d’Etat, Mérilhou, réclamant son inscription au budget du Conseil à la place de Benjamin Constant qui venait de mourir. Lagarde demeure en fonction jusqu’en 1838. En 1834, il quitte la rue de Grammont où il réside depuis 1832 pour la rue Neuve St-Augustin. L’Almanach Royal National de 1837 indique qu’il a été promu officier de la Légion d’Honneur. Rendu à la vie civile, il est mort à Paris le 24 mars 1848. D’après son acte de décès, il laissait une veuve, Angélique Joséphine Orcelle, née en 1784 à Paris, décédée en 1869 à Versailles, et qu’il avait épousé vraisemblablement vers 1808. Il en eut une fille, Angélique Denise, née en 1809, décédée en 1883, épouse de Jean Baptiste Lebret, dont la descendance se retrouve, de nos jours, dans la famille de Poulpiquet de Brescanvel.

 

Angélique Joséphine Orcelle, épouse Denis-Lagarde

 

En dehors d’un très grand nombre d’articles de journaux, Denis-Lagarde avait publié un Résumé de l’histoire de l’Ile-de-France, de l’Orléanais et du pays chartrain (1826) ainsi que l’Annuaire parlementaire de 1836, en collaboration avec Cerclet. Des détails complémentaires sur sa vie et ses activités de "policier de l'Empereur", en particulier pendant la Guerre d'Espagne, peuvent être obtenus dans le livre de Nicole Gotteri, Conservateur aux Archives Nationales "La mission de Lagarde, policier de l'Empereur, pendant la Guerre d'Espagne (1809-1811)", paru en 1991 aux Editions Publisud.

De ses enfants on connaît également un fils adoptif, Louis Pierre Marie Auguste Denis de Lagarde, né le 2 février 1803 dans le 10ème arrondissement de Paris, d’une certaine Louise Denis. Il s'agissait en réalité, d’après les traditions maintenues dans la famille de Trobriand, du fils naturel d’Eugène de Beauharnais et de sa maîtresse, Louise Jeanne Nicole Arnalde Denis de Keredern de Trobriand, dite " Fanny ", épouse du chevalier Dervieu du Villars. Cet enfant fut reconnu, et élevé, par Denis-Lagarde sur ordre de Bonaparte, alors Premier Consul. On sait de lui que, après avoir été avocat à la cour royale, il fut, à compter du 20 février 1829, secrétaire rédacteur des procès-verbaux de la Chambre des Députés, puis, à partir de 1830, chef de la Division des Procès-Verbaux et des Pétitionsde la Chambre. Il en dirigea le service du Secrétariat à compter du 1er janvier 1842 jusqu'en 1863. Il mourut, vraisemblablement à Paris, après 1874. Il semble, en effet, après la guerre de 1870, avoir fréquenté le salon de Victor Hugo qui, dans ses Carnets, mentionne l'avoir rencontré, à la date du 1er septembre 1874. Il eut, de son mariage avec Marie Victoire Désirée d’Haussy, deux fils et deux filles, dont une morte en bas-âge.

L'épouse de Louis Pierre Marie Denis de Lagarde, Marie Victoire Désirée d'Haussy, née à Paris le 14 prairial an VIII (3 juin 1800) était la fille de Jean Baptiste Joseph d'Haussy, à l'époque artiste musicien après avoir été imprimeur à Valenciennes, et de son épouse Nicole David. La famille d'Haussy, originaire de la région de Valenciennes (Nord), habitait alors au 27 de la Rue des Filles du Calvaire à Paris.

La fille de Louis Pierre Denis de Lagarde et de Marie Victoire Désirée d'Haussy, Caroline Marie Eugénie, née le 10 mai 1830, épousa le 9 février 1850, à Paris 10ème, Marie Louis Eudore Baldou, docteur en médecine, dont elle eut trois enfants. Elle est décédée le 3 avril 1886 à Rio de Janeiro (Brésil), apparemment au cours d’un voyage chez un de ses fils, Ludovic Baldou, connu au Brésil sous le nom de Baldou de Lagarde.

Louis Pierre Marie Auguste   Denis de Lagarde

Louis Pierre Marie Auguste Denis de Lagarde

 

Des deux fils de Louis Pierre Marie Auguste Denis de Lagarde, on sait que l’un, Emile Auguste, né en 1823, fut Sous Préfet et eût un fils Auguste Eugène Charles né en 1849 qui fut Inspecteur des Finances. Celui-ci, de son mariage avec Marie Pauline Henriette Pierret eut une fille, Marie Thérèse Hélène Denis de Lagarde, sans descendance connue; le second fils de Louis Pierre Marie, Ludovic Eugène, eut, de son mariage avec Mathilde de Montalvo, huit enfants dont trois filles, Mathilde Dolorès, Marguerite et Cécile. Mathilde a épousé un citoyen américain du nom de Théodore Davis Boal, colonel de l’armée américaine, dont elle eut un fils , Pierre, engagé volontaire dans l’armée française en 1914 dans les cuirassiers puis pilote dans l’escadrille Lafayette, et blessé au front. Il fut ensuite Ambassadeur des USA et épousa Jeanne de Menthon dont il eut deux filles.( voir plus loin l'histoire de la famille Boal). La famille Boal possédait, en Pennsylvanie, un établissement, Boalsburg, où existe encore, dans la maison familiale, un petit musée rassemblant divers souvenirs de famille. Pierre Boal possédait également un tableau représentant Denis de Lagarde au pied d’une statue d’Eugène de Beauharnais. Ce tableau est actuellement exposé dans le grand salon de Boal Mansion. La seconde fille, Marguerite, a épousé un français, Gilbert Sichel du Long, dont elle a eu un fils, Alain. Elle a ensuite épousé, en secondes noces, son cousin Régis Post, à l’époque gouverneur de Porto Rico. La dernière fille, Cécile, a épousé le littérateur américain Owen McMahon Johnson et a eu un fils, Régis dit " Denis ".

 

Louis Denis-Lagarde enfant au pied d'une statue du Prince Eugène

Louis Pierre Marie Auguste Denis de Lagarde enfant
au pied d'un buste d'Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie.

(peinture de ?Matteoti vers 1806 - Collection Boal)
(sur la peau du tambour, on peut lire "pour le Prince Eugène)