NOTICE BIOGRAPHIQUE

René Joseph Marie DENIS-LAGARDE

(1769-1849)

 

 

René Joseph Marie DENIS-LAGARDE est né à Paimpol le 9 novembre 1769, de Florentin Jacques DENIS, Avocat au Parlement, Receveur des Domaines du Roi, et de Marie-Françoise COROUGE, "sieur et dame de Lagarde. Il était le second de 13 enfants, dont deux autres garçons mourront "en service". Son frère aîné, Pierre Marie François, né en 1768 à Paimpol, aura une carrière brillante de haut-fonctionnaire sous l’Empire et la Restauration (voir note biographique à ce nom). Sa position, et les relations nouées lors de son passage comme chef de bureau au Ministère de la Marine avant Thermidor, lui permettront d’intervenir à plusieurs reprises en faveur de son frère René Joseph, officier de marine.

En effet, Denis-Lagarde a embarqué à 12 ans comme volontaire sur l'Outarde (180 tonneaux), navire de commerce armé à Paimpol, Capitaine Méléard. En 1785, on le retrouve sur l'Uranie (320 tonneaux, 88 hommes), toujours de Paimpol, Capitaine Le Pommelec (dont il épousera plus tard la fille), qui arme pour Terre-Neuve. Il navigue sur le même bateau jusqu'en 1792, comme Lieutenant à partir de 1787, toujours pour Terre-Neuve, avec livraison de la pêche à Marseille au retour de chaque campagne.

Le 20 novembre 1792, il passe dans la marine de l'Etat et embarque comme aspirant de 2ème classe sur le vaisseau Achille, Commandant Bertrand-Kéranguin, armé à Brest et désarmé à Lorient le 28 juillet 1793. Promu aspirant de 1ère classe, on le retrouve sur le cotre Le Bonnet Rouge du 29 octobre 1793 au 23 avril 1794. Enseigne de vaisseau le 19 janvier 1794, il embarque le 8 mai de la même année sur le vaisseau Le Scévola qui croise en Manche et sur les côtes d'Angleterre.

En mars 1795, il prend le commandement du cotre de 12 canons l'Abeille ; il remplit avec succès diverses missions en Manche, ce qui lui vaut d'être promu lieutenant de vaisseau le 26 octobre 1795. Particulièrement chargé de surveiller les mouvements de la flotte anglaise devant Portsmouth et Plymouth, il est capturé par une frégate anglaise, la Dryade, le 2 juin 1796 et ne sera libéré que le 19 août 1799, échangé contre un capitaine de Dragons de l'armée britannique.

Après deux mois de repos, il embarque le 10 octobre 1799 sur le vaisseau L'Indivisible, qui porte la marque de l'amiral Ganteaume, commandant l'escadre de Brest (7 vaisseaux, 2 frégates), dont la mission est de faire parvenir des renforts en Egypte. Partie de Brest le 22 janvier 1801, l'escadre entre en Méditerranée le 5 février ; elle est à Toulon le 20 après quelques engagements. Sur l'ordre exprès de Bonaparte, furieux de cette escale imprévue, elle appareille une première fois le 19 mars (faux départ) et à nouveau le 1er avril. L'escadre parvient sans encombre sur les côtes d'Egypte, mais ne peut y débarquer les renforts. Sur le chemin du retour vers Toulon, qu'il touche le 22 juillet 1801, l'Indivisible capture, après deux heures de combat, le vaisseau anglais Swiftsure de 96 canons, l'une des plus belles unités de la flotte anglaise.

Avec l’Indivisible, portant toujours la marque de l’amiral Ganteaume, Denis-Lagarde participe, sous les ordres de l’amiral Villaret-Joyeuse, à la reprise de l’île de Saint-Domingue (5 février 1802). Le 4 juin 1802, de retour à Brest, il débarque et prend le commandement de l’aviso Le Volage ; il est promu Capitaine de Frégate le 24 septembre 1803 et devient patron du brick (ex frégate) La Surveillante. Les hostilités, interrompues par la paix d’Amiens, ont repris dès 1803 et Denis-Lagarde, jusqu’à la réforme de la Surveillante, en 1809, effectue une série de croisières dont l’une au moins l’amène aux Antilles et sur les côtes d’Afrique. Apprécié en haut lieu et ayant vraisemblablement des soutiens efficaces au Ministère (en particulier celui du Conseiller d’état Forestier, chef de la 1ère division à l’Etat-major de la Marine), il est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur dès 1805, dans les premières promotions.

En 1810, il embarque, toujours avec le grade de capitaine de frégate, sur le vaisseau L’Anversois qui fait partie de l’escadre de l’Escaut, sous les ordres de l’amiral Missiessy. Il y reste deux ans, jusqu’en 1812, date à laquelle, après un bref passage sur la frégate l’Aréthuse, il prend le commandement de la Clorinde, frégate de 46 canons. Il rejoint, avec son navire, l’escadre de Brest, commandée par le contre-amiral Hamelin, en juin 1813, en même temps qu’une autre frégate, la Cérès, commandée par Hyacinthe de Bougainville, fils du navigateur. Parmi les 9 frégates dont il dispose, Hamelin, le 7 juillet 1813, classe la Cérès en seconde position pour la vitesse, la Clorinde ne venant qu’à la huitième place. Durant la plus grande partie de l’année 1813, l’escadre de Hamelin, dont la marque était à bord de l’Eylau, vaisseau de 90 canons, chasse, avec des fortunes variées, l’anglais en mer d’Iroise. C’est ainsi que le mercredi 18 août, l’Eylau, la Clorinde et l’aviso Le Messager (Commandant enseigne de vaisseau Lefébure, 87 hommes, 6 canons) passent la journée à louvoyer sous Saint Mathieu en présence de l’ennemi.

Début octobre 1813, des " Instructions pour les frégates " transmises à Hamelin par le Préfet Maritime sont confiées, pour exécution, à Leblond-Plassan commandant la Nymphe. Deux divisions sont formées, Nymphe et Méduse, Clorinde et Cérès. Le 19 octobre, les frégates sont parées et " n’attendent plus que le vent et une circonstance favorable pour prendre la mer ". Pendant la première moitié de novembre, les quatre frégates évoluent encore avec l’escadre " faute d’occasions favorables pour sortir ". Hamelin écrit ainsi le 19 novembre "  Las de voir depuis un mois les quatre frégates en partance sous les ordres de M. Denis-Lagarde, manquer des occasions favorables de sortir, avant-hier 17, à midi, voyant l’ennemi mouillé dans la baie de Douarnenez et les vents souffler du NO au NNO, temps sombre, j’ai donné à M. Leblond-Plassan l’ordre spécial de se charger des frégates la Nymphe et la Méduse et j’ai eu la satisfaction de le voir partir à 5 heures du soir avec bon vent, temps très couvert. La division de M. Denis-Lagarde a manqué son appareillage …". La fin du mois de Novembre voit une polémique s’élever entre les deux hommes, Denis-Lagarde se retranchant derrière ses instructions ministérielles pour justifier sa prudence. La Clorinde et la Cérès appareillent enfin le 1er décembre 1813. " Elles ont louvoyé ayant des ris pris et ont fait voiles à l’Ouest à la fin du jour, le vent calmissant, temps brumeux… L’ennemi non en vue depuis 30 heures…Le fort de Mingam les a perdues de vue à 6 heures faisant route au NO …".

Les deux frégates se dirigent alors vers les côtes d’Afrique après avoir semé leurs poursuivants à la faveur d’une tempête. Le 6 janvier 1814, à 8 milles de l’île San Antonio, une des îles du Cap-Vert, Bougainville est capturé par deux frégates anglaises, le Niger de 38 canons, capitaine Peter Rainier et le Tagus, de 36 canons, sous le commandement du captain Philip Pipon.. Denis-Lagarde poursuit sa croisière, dans le secteur des îles du Cap-Vert et des Canaries, et capture 12 navires marchands.

C’est à son retour vers les côtes de France, le 25 février 1814, qu’il rencontre l’Eurotas, à environ 250 milles au sud du Cap Clear (au sud de l’Irlande).

Lancée en 1813 à Blackwall, la frégate Eurotas était armée de 28 canons Congreve expérimentaux de 24 livres, de 16 caronades et de 2 canons longs de 9 livres. Son équipage comportait 32O officiers, hommes et mousses, sous le commandement du capitaine John Phillimore. Elle avait, les jours précédents, mené la chasse, de conserve avec le Rippon, contre un vaisseau qui fut finalement reconnu comme un vaisseau marchand suédois.

 

engagement entre la Clorinde et l'Eurotas

 

Le combat de la Clorinde contre l'Eurotas (25-26 février 1814)

 

Dès que la Clorinde fut signalée, la chasse fut lancée par l’Eurotas qui, vers cinq heures du soir, profitant d’un vent favorable, put passer sous la poupe de la Clorinde et entamer le combat rapproché.

Elle longea alors la frégate française pour tenter un abordage mais la bordée de la Clorinde abattit son mât d’artimon qui, en encombrant le gaillard d’arrière, interdit toute manœuvre. Malgré tout, l’Eurotas prit à nouveau la Clorinde en enfilade sous son feu et bientôt les deux navires étaient flanc contre flanc. Très vite l’Eurotas fut totalement démâtée et la Clorinde n’avait plus que son mât de misaine, ce qui lui permit cependant, grâce à ses voiles d’avant, de se mettre hors de portée.

A ce stade du combat, la Clorinde avait perdu 80 hommes, morts ou blessés, soit un tiers de son équipage. Son commandant, Denis-Lagarde, avait lui-même été grièvement blessé. Sur l’Eurotas, 20 hommes avaient été tués, dont 2 midships, et 40 blessés. Le commandant Phillimore avait également été blessé d’un coup de mitraille à l’épaule, dès le début de l’affrontement.

Dès la séparation des deux navires, les équipages se mirent à nettoyer les ponts et à établir des gréements de fortune de manière à pouvoir reprendre le combat dès le lever du jour. La chasse reprit au petit matin et l’Eurotas gagnait à nouveau sur la Clorinde quand apparurent la Dryade, frégate de 36 canons commandée par le commandant Galway, et l’Achates, de retour de Terre-Neuve. Denis-Lagarde dut s’incliner devant le nombre et amena son pavillon devant la Dryade. L’Eurotas rejoignit Plymouth le 1er mars et la Clorinde fut remorquée jusqu’à Portsmouth par la Dryade. Elle fut ensuite intégrée dans la marine anglaise sous le nom de Aurora, le nom de Clorinde étant déjà porté par une autre frégate anglaise..

Il faut rappeler que René Denis-Lagarde avait déjà affronté la Dryade puisque c’était cette frégate, sous le commandement du Captain Lord Amelius Beauclerck, qui, le 2 juin 1796, l’avait capturé alors qu’il commandait, comme lieutenant de vaisseau, le cotre l’Abeille, armé de 20 canons et chargé de surveiller les mouvements de la flotte anglaise devant Portsmouth et Plymouth.. Suite à cette capture, Denis Lagarde avait alors dû passer trois ans sur les pontons anglais, de sinistre mémoire, avant d’être échangé, le 19 août 1799, contre un capitaine de dragons de l’armée britannique. A cette époque, dans l’équipage de l’Abeille, figuraient deux cousins germains de Denis-Lagarde, l’aspirant Joseph Pierre Marie Denis du Porzou et son frère Pierre, tous deux originaires de Pontrieux. Capturés en même temps que Denis-Lagarde, ils resteront 10 mois dans les prisons de Liverpool d’où ils seront libérés en février 1797.

Pour que l’histoire soit complète, il faut rappeler que l’Eurotas, en juillet 1815, alors qu’elle était au repos en rade de Plymouth, sous le commandement du Captain John Lillicrap, fut chargée de monter la garde auprès du Bellerophon sur lequel Napoléon venait d’arriver. L’Eurotas prit également le commandement de l’ensemble des bâtiments de l’escadre qui, à cette occasion, fut chargée de la garde. Le 6 août, l’ensemble de l’escadre prit position au large de Berry Head et, le jour suivant, Napoléon fut transféré sur le Northumberland qui devait l’emporter vers son exil de Sainte Hélène. De retour à Plymouth, l’Eurotas embarqua, le 17 août, plusieurs officiers de la suite de Napoléon qu’il débarqua à Malte le 19 septembre. A son retour à Plymouth, en 1817, la frégate fut désarmée. La Dryade, quant à elle, resta en service et, après avoir été stationnaire sur les côtes d’Afrique, fut désarmée le 13 septembre 1832 à Portsmouth où elle servait de bâtiment d’accueil. Le Captain Edward Galway, qui la commandait lors de la capture de la Clorinde, termina sa carrière comme Contre-Amiral et mourut en 1844.

Le commandant Denis-Lagarde rentra en France après la première abdication de Napoléon. Son fait d’armes avait eu un retentissement certain et il fut promu par Louis XVIII, Capitaine de Vaisseau le 8 juillet 1814, officier de la Légion d’Honneur le 11 juillet 1814 et Chevalier de Saint-Louis le 18 août de la même année. Il sera mis en demi-solde à la seconde Restauration en raison d’une attitude ambiguë pendant les Cent-Jours. Malgré ses demandes réitérées, les interventions du conseiller Forestier et de son frère, il est maintenu en non-activité et mis à la retraite en 1820, ayant " 20 campagnes et plusieurs expéditions importantes, des blessures et 5 combats ". Sans cette fin de carrière prématurée, cet officier de valeur aurait vraisemblablement fini amiral et titré, comme beaucoup de ses compagnons d’armes.

René Joseph Marie Denis de Lagarde est décédé à Binic le 24 Avril 1849.Il avait épousé le 25 novembre 1816, Marie Le Pommelec, née à Binic en 1795, d’une famille d’armateurs. Il aura 6 enfants, dont 3 survivront. Une de ses filles, Angélique Louise, née en 1820, épousera François Duval, notaire à Lanvollon.